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Le jour où le Ceta fit patatras

zaterdag 22 oktober 2016  Gilles Toussaint, Maria Udrescu et Stéphane Tassin

 

Sœur Anne, sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?… Le suspense était total, jeudi à Bruxelles, où les dirigeants européens tenaient leur traditionnel pow-wow automnal. La Wallonie allait-elle, oui ou non, donner son blanc-seing à l’Accord économique et commercial global (Ceta) conclu entre l’Union et le Canada ? Les pourparlers pour tenter de lever cette opposition s’étaient en tout cas fortement intensifiés au cours des derniers jours.

A son arrivée au Conseil européen, en fin d’après-midi, le Premier ministre belge Charles Michel explique ainsi qu’un texte remanié a été envoyé un peu plus tôt au gouvernement wallon, ajoutant avoir le sentiment que l’on était “très très proche du moment de vérité”. De son côté, le président du Conseil européen, Donald Tusk, (sur)joue la gravité. En appelant au légendaire sens du compromis “à la belge”, il met en garde: si les Européens ne sont pas “capables de convaincre les peuples que ces accords commerciaux sont dans leur intérêt, j’ai bien peur que le Ceta soit le dernier accord commercial” négocié par l’UE. La pression monte.

La suite de la journée ne sera qu’une longue attente, brièvement animée par la rumeur – rapidement démentie – selon laquelle le ministre-Président wallon Paul Magnette (PS) a été prié de rappliquer ventre à terre à Bruxelles pour apporter sans délai une réponse définitive aux “patrons” de l’Union. En fait, celui-ci est rentré en urgence à son cabinet pour se pencher sur les propositions en question. Les supputations vont bon train. Au sein de la presse étrangère, qui tente de mieux comprendre ce qui posait problème aux francophones de Belgique, le coup de poker tenté par les Wallons suscite à tout le moins un mélange d’étonnement et d’incompréhension. “Incredible!” , s’exclame le correspondant du “New York Times”.

En début de soirée, les ambassadeurs des Vingt-huit se réunissent de leur côté pour prendre connaissance du nouveau texte. “ Et voir si tout le monde peut vivre avec”, glisse un diplomate, rappelant que “les enjeux sont énormes”.

 

Paul Ma… Niet

Entre Meuse et Sambre, une réunion en urgence du gouvernement wallon est annoncée vers 20h30. Son vice-Président Maxime Prévot (CDH) et la ministre Eliane Tillieux (PS) quittent précipitamment le conseil communal de Namur pour se replonger dans le grand bain du commerce international. Une conférence de presse doit avoir lieu une heure plus tard, une réunion du Parlement annoncée pour vendredi. D’aucuns, à Bruxelles, se mettent, sans rire, à rêver d’un “live stream” depuis l’Elysette…

L’attente recommence et du coup, les hypothèses repartent de plus belle. Pour s’informer, on garde une oreille sur le bulletin info de La Première, une autre collée au téléphone pour solliciter différents contacts présents dans la capitale wallonne et un œil sur les réseaux sociaux. Sur ces derniers, la tendance au “non” s’impose rapidement, sans qu’il soit possible d’obtenir une confirmation officielle. Seul le site “Politico” s’avance sur la conclusion d’un accord, s’appuyant sur “des sources diplomatiques”. Raté. “A ce stade, les propositions formulées ne sont toujours pas suffisantes” , lâche en effet le ministre-Président wallon, annonçant vouloir poursuivre les négociations directement avec le Canada, selon lui plus ouvert que la Commission européenne. Le Berlaymont appréciera.

Une douche froide s’est abattue sur Bruxelles. A une heure du matin, les débats des chefs d’Etat et de gouvernement s’éternisent. Dans la salle de presse, la chasse aux commentaires se révèle bien maigre. “Le débat sur le Ceta est difficile”, déclare laconiquement la chancelière allemande Angela Merkel, soulignant que les Etats membres sont disposés à faire “tout ce qui est nécessaire” pour éviter d’aboutir à un échec. Même son de cloche chez le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, qui explique que les discussions se poursuivront durant la nuit et répète qu’il espère que le deal pourra être bouclé vendredi. Wait and see …

 

Namur, capitale de l’Europe

Vendredi matin, 9h. La nuit a été courte. Arrivant au compte-gouttes, les dirigeants européens affichent un sourire de circonstance, mais se taisent dans toutes les langues. Expliquant avoir eu un contact téléphonique avec son homologue canadien, Justin Trudeau, à 3h30 du matin, Charles Michel ne cache pas son inquiétude, évoquant “un sentiment de radicalisation des positions” wallonnes. Jean-Claude Juncker se veut plus rassurant: “Tant que les négociations sont en cours, il n’y a pas de raison de parler d’impasse”.

A Namur, Paul Magnette accueille la ministre canadienne du Commerce, Chrystia Freeland, ainsi que son négociateur en chef et celui de l’exécutif européen – “ceux qui rédigent les textes”. Les débats se prolongent. Au Parlement wallon, on attend que le ministre-Président vienne rendre compte du résultat de ces négociations. Le président de l’assemblée, André Antoine (CDH), invite chacun à bien se tenir, pour ne pas faire mauvaise impression devant les médias internationaux, présents en masse. Des journalistes suédois ont même fait le déplacement au pied de la Citadelle, une première. Välkommen!

Vers midi, Paul Magnette commence enfin son exposé devant les députés. Saluant les progrès significatifs accomplis, en matière agricole notamment, et faisant part de son sentiment “qu’il y a une volonté d’avancer”, il déclare néanmoins rester sur sa faim. Dans la salle de presse du Conseil européen à Bruxelles, les yeux sont rivés sur le site Web de la RTBF qui, cette fois, diffuse l’intervention en direct. La Wallonie éclipse le reste de l’Europe. D’aucuns sont tentés par une comparaison avec la Grèce…

Malgré les aménagements apportés, la question des tribunaux d’arbitrage privés, en particulier, continue à poser un problème à la Wallonie. Il faut se donner davantage de temps, répète à nouveau Paul Magnette, admettant que ses interlocuteurs ne partagent pas son point de vue. Au passage, il lit à l’assemblée le courrier que lui a fait parvenir Jean-Claude Juncker et dans lequel le président de la Commission affirme être “très sensible à ces préoccupations (wallonnes, NdlR) et aux craintes qui les sous-tendent. Il est impératif d’y répondre”. C’est reparti pour un tour de négociations.

Alors que leur réunion se termine à Bruxelles, les chefs des Vingt-huit pèsent leurs mots, mais l’on sent poindre une certaine consternation. “Ils n’en ont pas beaucoup discuté car c’est un problème qui est essentiellement entre les mains des Belges”, souffle un diplomate. Charles Michel juge la situation “complexe et délicate”, tant pour la crédibilité de l’Europe que celle de notre pays.

 

Le crash

Vers 17h, le Ceta prend l’eau. La ministre canadienne claque la porte de l’Elysette et annonce “l’échec et la fin” des négociations. Au bord des larmes, visiblement épuisée et très déçue, elle déclare que “les Européens semblent incapables” de conclure cet accord “même avec un pays aussi gentil et patient que le Canada”.

Groggy, les autorités européennes mettront un moment avant de répondre aux demandes de réaction. Expliquant être en contact étroit avec Ottawa, elles font passer le message qu’à leurs yeux le processus marque une “halte”, mais n’est pas terminé. La décision d’annuler ou d’éventuellement postposer le sommet UE-Canada du 27 octobre ne sera prise que la semaine prochaine, avance un officiel. L’idée est visiblement de laisser retomber la poussière et de se donner un peu d’air. Quelques jours? Quelques semaines? Ou quelques mois?

Depuis Namur, Paul Magnette parle également d’une “interruption”, se disant persuadé qu’un accord peut encore être trouvé et jugeant qu’il revient à la Commission de reprendre l’initiative. Côté flamand, deux sénateurs libéraux, Rik Daems et Lode Vereeck (Open VLD), annoncent le dépôt d’une résolution invitant le gouvernement fédéral à approuver les accords en dépit de l’arrêt des négociations. Selon les députés, une approbation de cette résolution par le Sénat autorisait la Belgique à approuver le Ceta.

La douche écossaise wallonne s’est transformée en supplice chinois.

La Libre Belgique, pag. 4.

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